… les zeppelins…

… les zeppelins…

 

Les gothas (voir la chronique d’hier) ne sont pas les seuls engins de guerre de la Recherche dans le ciel de Paris.

Il y a aussi, allemands comme eux, les zeppelins. Ce sont des dirigeables inventés à la fin di XIXe siècle par le comte Ferdinand von Zeppelin qui avait remarqué l’utilisation de ces ballons à deux reprises : en 1863 dans la Guerre de Sécession à laquelle il participe comme observateur du côté de l’Union, et lors du siège de Paris par les Français de ballons à la guerre de 1870.

Retraité de l’armée à 52 ans en 1890, l’officier aristocrate conçoit un engin avec squelette rigide, nacelles et hélices. Le premier de ses dirigeables, le LZ 1 (LZ pour « Luftschiff [navire aérien] Zeppelin »), long de 128 m, doté de deux moteurs de 14,2 ch Daimler et conservant son équilibre en déplaçant un poids entre ses deux nacelles, s’envole en 1900.

Dans les années précédant le déclenchement de la Première Guerre mondiale vingt-et-un zeppelins, du LZ 5 au LZ 25, sont construits. Ils ont des longueurs de 150 à 160 m et des volumes de 22 000 à 25 000 m3, leur permettant de transporter environ 9 tonnes. Ils sont le plus souvent mus par trois moteurs Maybach d’environ 300 ch chacun, leur permettant d’atteindre 80 km/h. Ils sont utilisés comme bombardiers, sans grande efficacité.

1-zeppelin

 

 

Comme les gothas, les zeppelins sont utilisés contre Paris :

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Le dernier tome de la Recherche, Le Temps retrouvé, en témoigne.

 

Demain, la Grosse Bertha.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Je dis avec humilité à Robert combien on sentait peu la guerre à Paris, il me dit que même à Paris c’était quelquefois « assez inouï ». Il faisait allusion à un raid de zeppelins qu’il y avait eu la veille et il me demanda si j’avais bien vu, mais comme il m’eût parlé autrefois de quelque spectacle d’une grande beauté esthétique. VII

*Pourtant des coins de la terre, au ras des maisons s’éclairaient, et je dis à Saint-Loup que, s’il avait été à la maison la veille, il aurait pu, tout en contemplant l’apocalypse dans le ciel, voir sur la terre (comme dans l’Enterrement du comte d’Orgaz du Greco où ces différents plans sont parallèles) un vrai vaudeville joué par des personnages en chemise de nuit, lesquels à cause de leurs noms célèbres eussent mérité d’être envoyés à quelque successeur de ce Ferrari dont les notes mondaines nous avaient si souvent amusés, Saint-Loup et moi, que nous nous amusions pour nous-mêmes à en inventer. Et c’est ce que nous aurions fait encore ce jour-là comme s’il n’y avait pas la guerre, bien que sur un sujet fort « guerre », la peur des Zeppelins : « Reconnu : la duchesse de Guermantes superbe en chemise de nuit, le duc de Guermantes inénarrable en pyjama rose et peignoir de bain, etc., etc. » VII

*M. de Charlus ne savait littéralement où donner de la tête et il la levait souvent avec le regret de ne pas avoir une jumelle qui d’ailleurs ne lui eût pas servi à grand’chose, car en plus grand nombre que d’habitude, à cause du raid de zeppelins de l’avant-veille qui avait réveillé la vigilance des pouvoirs publics, il y avait des militaires jusque dans le ciel. Les aéroplanes que j’avais vu quelques heures plus tôt faire comme des insectes des taches brunes sur le soir bleu, passaient maintenant dans la nuit qu’approfondissait encore l’extinction partielle des réverbères comme de lumineux brûlots. La plus grande impression de beauté que nous faisaient éprouver ces étoiles humaines et filantes était peut-être surtout de faire regarder le ciel vers lequel on lève peu les yeux d’habitude dans ce Paris dont, en 1914, j’avais vu la beauté presque sans défense, attendre la menace de l’ennemi qui se rapprochait. Il y avait certes maintenant comme alors la splendeur antique inchangée d’une lune cruellement, mystérieusement sereine, qui versait aux monuments encore intacts l’inutile beauté de sa lumière, mais comme en 1914, et plus qu’en 1914, il y avait aussi autre chose, des lumières différentes et des feux intermittents, que soit de ces aéroplanes, soit des projecteurs de la Tour Eiffel, on savait dirigés par une volonté intelligente, par une vigilance amie qui donnait ce même genre d’émotion, inspirait cette même sorte de reconnaissance et de calme que j’avais éprouvés dans la chambre de Saint-Loup, dans la cellule de ce cloître militaire où s’exerçaient, avant qu’ils consommassent un jour, sans une hésitation, en pleine jeunesse, leur sacrifice, tant de cœurs fervents et disciplinés.

Après le raid de l’avant-veille, où le ciel avait été plus mouvementé que la terre, il s’était calmé comme la mer après une tempête. Mais comme la mer après une tempête, il n’avait pas encore repris son apaisement absolu. Des aéroplanes montaient encore comme des fusées rejoindre les étoiles et des projecteurs promenaient lentement dans le ciel sectionné, comme une pâle poussière d’astres, d’errantes voies lactées. Cependant les aéroplanes venaient s’insérer au milieu des constellations et on aurait pu se croire dans un autre hémisphère en effet, en voyant ces « étoiles nouvelles ». M. de Charlus me dit son admiration pour ces aviateurs et comme il ne pouvait pas plus s’empêcher de donner libre cours à sa germanophilie qu’à ses autres penchants tout en niant l’une comme l’autre. « D’ailleurs, j’ajoute que j’admire autant les Allemands qui montent dans des gothas. Et sur des zeppelins, pensez le courage qu’il faut. Mais ce sont des héros tout simplement. Qu’est-ce que ça peut faire que ce soit sur des civils qu’ils lancent leurs bombes puisque ces batteries tirent sur eux ? Est-ce que vous avez peur des gothas et du canon ? » J’avouai que non et peut-être je me trompais. Sans doute ma paresse m’ayant donné l’habitude pour mon travail de le remettre jour par jour au lendemain, je me figurais qu’il pouvait en être de même pour la mort. Comment aurait-on peur d’un canon dont on est persuadé qu’il ne vous frappera pas ce jour-là ? D’ailleurs, formées isolément, ces idées de bombes lancées, de mort possible n’ajoutèrent pour moi rien de tragique à l’image que je me faisais du passage des aéronefs allemands jusqu’à ce que j’eusse vu de l’un d’eux ballotté, segmenté à mes regards par les flots de brume d’un ciel agité, d’un aéroplane que, bien que je le susse meurtrier, je n’imaginais que stellaire et céleste, j’eusse vu un soir le geste de la bombe lancée vers nous. Car la réalité originale d’un danger n’est perçue que dans cette chose nouvelle, irréductible à ce qu’on sait déjà, qui s’appelle une impression, et qui est souvent, comme ce fut le cas là, résumée par une ligne, une ligne qui découvrait une intention, une ligne où il y avait la puissance latente d’un accomplissement qui la déformait, tandis que sur le pont de la Concorde, autour de l’aéroplane menaçant et traqué, et comme si s’étaient reflétées dans les nuages les fontaines des Champs-Élysées, de la place de la Concorde et des Tuileries, les jets d’eau lumineux des projecteurs s’infléchissaient dans le ciel, lignes pleines d’intentions aussi, d’intentions prévoyantes et protectrices, d’hommes puissants et sages auxquels, comme la nuit au quartier de Doncières, j’étais reconnaissant que leur force daignât prendre avec cette précision si belle la peine de veiller sur nous.

*[Le Héros à l’hôtel de Jupien :] Croyez-vous qu’on me donnera une chambre ? – J’crois. – Le 43 doit être libre », dit le jeune homme qui était sûr de ne pas être tué parce qu’il avait vingt-deux ans. Et il se poussa légèrement sur le sofa pour me faire place. « Si on ouvrait un peu la fenêtre, il y a une fumée ici ! », dit l’aviateur ; et en effet chacun avait sa pipe ou sa cigarette. « Oui, mais alors, fermez d’abord les volets, vous savez bien que c’est défendu d’avoir de la lumière à cause des zeppelins. – Il n’en viendra plus de zeppelins. Les journaux ont même fait allusion sur ce qu’ils avaient été tous descendus. – Il n’en viendra plus, il n’en viendra plus, qu’est-ce que tu en sais ? Quand tu auras comme moi quinze mois de front et que tu auras abattu ton cinquième avion boche, tu pourras en causer. Faut pas croire les journaux. Ils sont allés hier sur Compiègne, ils ont tué une mère de famille avec ses deux enfants. – Une mère de famille avec ses deux enfants ! », dit avec des yeux ardents et un air de profonde pitié le jeune homme qui espérait bien ne pas être tué et qui avait du reste une figure énergique, ouverte et des plus sympathiques.

*[Le maître d’hôtel] attendait les mauvaises nouvelles comme des œufs de Pâques, espérant que cela irait assez mal pour épouvanter Françoise, pas assez pour qu’il pût matériellement en souffrir. C’est ainsi qu’un raid de zeppelins l’eût enchanté pour voir Françoise se cacher dans les caves, et parce qu’il était persuadé que dans une ville aussi grande que Paris les bombes ne viendraient pas juste tomber sur notre maison.

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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