« Faire président »

« Faire président »

 

Proust se moquait déjà de ce tic de langage… L’enjeu du débat télévisé de ce soir entre les deux finalistes de la primaire de la droite est clair : qui, mieux et plus que l’autre, « fait » président ?

Ces derniers temps, les médias n’ont eu que ce mot à la bouche ou sous la plume. Sarkozy comme Hollande n’ont pas assez « fait » président — le premier par sa vulgarité, le second en normalisant la fonction. La campagne qui s’achève croyait avoir trouvé la réponse avant le coup de théâtre de dimanche. C’est Juppé qui « faisait » président.

A gauche, Valls tente de « faire » président ; à l’extrême-droite, Le Pen paiera peut-être de manquer de distinction et d’expérience, deux qualités indispensables pour « faire » président(e). L’avenir dira si Macron peut être jeune et « faire » président.

 

Nos conversations n’ont donc pas fini d’user et d’abuser de cette formule ad nauseam.

 

Dans Le Côté de Guermantes, Marcel Proust pointe cet emploi altéré de « faire » à tout propos. À propos de l’hôtel de Doncières qu’il vante au Héros, Saint-Loup avance comme argument qu’il « fait » assez « »vieille demeure historique ». E d’épingler dans la foulée les journalistes sur un autre cliché. On ne fait pas plus contemporain !

 

*— Mon Dieu ! et où allez-vous coucher ? Vraiment, je ne vous conseille pas l’hôtel où nous prenons pension, c’est à côté de l’Exposition où des fêtes vont commencer, vous auriez un monde fou. Non, il vaudrait mieux l’hôtel de Flandre, c’est un ancien petit palais du XVIIIe siècle avec de vieilles tapisseries. Ça « fait » assez « vieille demeure historique ».

Saint-Loup employait à tout propos ce mot de « faire » pour « avoir l’air », parce que la langue parlée, comme la langue écrite, éprouve de temps en temps le besoin de ces altérations du sens des mots, de ces raffinements d’expression. Et de même que souvent les journalistes ignorent de quelle école littéraire proviennent les « élégances » dont ils usent, de même le vocabulaire, la diction même de Saint-Loup étaient faits de l’imitation de trois esthètes différents dont il ne connaissait aucun, mais dont ces modes de langage lui avaient été indirectement inculqués. III

 

Qui pour défendre les couleurs de la droite et du centre dans la course à l’Élysée ? François Fillon fait assez vieille France et Alain Juppé voudrait tant faire moderne. En attendant la réponse, nous pouvons toujours deviser sur un autre tic en vogue dans les médias sur cette élection, et que Proust ne pouvait pas connaître : « cocher (toutes) les cases ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “« Faire président »”

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  1. Il faut aussi renseigner les champs pertinents !!

  2. Votre commentaire dépasse ma comprenette, Cher Fetiveau…

  3. C’est en écho à « cocher toutes les cases », expression que Proust ne connaissait peut-être pas, mais qu’il aurait comprise. Tandis que devant l’expression barbare « renseigner les champs pertinents », qu’on rencontre souvent dans les formulaires administratifs par exemple, il n’aurait sûrement pas compris pourquoi les champs de Saint-André étaient pertinents et devaient être renseignés.

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