Des Débats roses aux Livres jaunes

Des Débats roses aux Livres jaunes

 

Au lycée, Marcel Proust écrira dans La Revue verte, puis dans la revue Lilas. Ensuite, la Revue blanche contiendra des textes de lui.

 

Dans la Recherche, deux publications portent une couleur dans leur titre : Les Débats Roses et les Livres jaunes.

 

Les premiers sont une édition sur papier teinté du Journal des Débats, alors dirigé par Étienne Bandy, comte de Nalèche. Ils ont pour lectrice la veuve d’un huissier, habituée des jardins des Champs-Élysées. Cette dame, Mme Blatin, appelle son journal « mes vieux Débats ».

1-journal-des-debats

 

Les seconds sont publiés par le ministère des Affaires étrangères. J’avoue que leur brève évocation dans Le Côté de Guermantes m’avait échappée. C’est sur les nations antagonistes à propos des relations entre M. de Norpois et le prince Von.

 

Des recherches sur internet ne m’ont pas mené loin :

2-livres-jaunes

 

Alors, comme une bouteille à la mer, sans trop croire que ma démarche aboutirait, j’ai envoyé un courriel au service des archives du Quai d’Orsay.

 

Que croyez-vous qu’il arriva ? Une réponse me fut adressée dans l’heure par Grégoire Eldin, conservateur aux Archives du ministère des Affaires étrangères (La Courneuve) :

« Un « Livre jaune » désigne une publication (sous couverture jaune, d’où ce nom générique) de documents essentiellement diplomatiques visant à rendre compte au moment d’une crise ou juste après de la politique extérieure française généralement auprès de parlementaires et leaders d’opinion français ou étrangers.

Les « livres jaunes » sont donc des sources historiques de premier ordre permettant de comprendre certains événements historiques et surtout la vision que l’administration français veut imposer de son action. Mais on aura compris qu’il faut les appréhender avec un esprit critique et les confronter avec des sources de l’époque ou surtout des ouvrages universitaires faisant autorité aujourd’hui.

Les « Livres jaunes » commencent au début du XIXe siècle avec le Congrès de Vienne, incluent les premières publications de « Documents diplomatiques » français et s’achèvent en 1947 avec le début de la guerre froide et la Conférence de Paris entre les ministres des grandes puissances.

Outre de multiples textes de traités entre la France et ses voisins (en particulier la Suisse), cette collection est particulièrement riche pour l’étude de la politique de Napoléon III (en particulier les exposés réguliers sur la situation de l’Empire présentés au Sénat), la création de l’Empire colonial français (affaire du Tonkin, de Madagascar ou les frontières entre les empires coloniaux) et les multiples crises balkaniques qui vont attiser les tensions entre les grandes puissances et les plonger dans le conflit mondial. Les livres jaunes deviennent alors un élément de ces  « orages de papier » (voir l’exposition se tenant actuellement aux Invalides et organisée par la BDIC ») qui vont secouer le continent. »

 

Efficace !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*Ce jour-là nous ne trouvions personne ou une seule fillette prête à partir qui m’assurait que Gilberte ne viendrait pas. Les chaises désertées par l’assemblée imposante mais frileuse des institutrices étaient vides. Seule, près de la pelouse, était assise une dame d’un certain âge qui venait par tous les temps, toujours harnachée d’une toilette identique, magnifique et sombre, et pour faire la connaissance de laquelle j’aurais à cette époque sacrifié, si l’échange m’avait été permis, tous les plus grands avantages futurs de ma vie. Car Gilberte allait tous les jours la saluer ; elle demandait à Gilberte des nouvelles de « son amour de mère » ; et il me semblait que si je l’avais connue, j’avais été pour Gilberte quelqu’un de tout autre, quelqu’un qui connaissait les relations de ses parents. Pendant que ses petits-enfants jouaient plus loin, elle lisait toujours les Débats qu’elle appelait «mes vieux Débats» et, par genre aristocratique, disait en parlant du sergent de ville ou de la loueuse de chaises : « Mon vieil ami le sergent de ville », « la loueuse de chaises et moi qui sommes de vieux amis ».

Françoise avait trop froid pour rester immobile, nous allâmes jusqu’au pont de la Concorde voir la Seine prise, dont chacun et même les enfants s’approchaient sans peur comme d’une immense baleine échouée, sans défense, et qu’on allait dépecer. Nous revenions aux Champs-Élysées ; je languissais de douleur entre les chevaux de bois immobiles et la pelouse blanche prise dans le réseau noir des allées dont on avait enlevé la neige et sur laquelle la statue avait à la main un jet de glace ajouté qui semblait l’explication de son geste. La vieille dame elle-même ayant plié ses Débats, demanda l’heure à une bonne d’enfants qui passait et qu’elle remercia en lui disant : « Comme vous êtes aimable ! » puis, priant le cantonnier de dire à ses petits enfants de revenir, qu’elle avait froid, ajouta : « Vous serez mille fois bon. Vous savez que je suis confuse ! » Tout à coup l’air se déchira : entre le guignol et le cirque, à l’horizon embelli, sur le ciel entr’ouvert, je venais d’apercevoir, comme un signe fabuleux, le plumet bleu de Mademoiselle. Et déjà Gilberte courait à toute vitesse dans ma direction, étincelante et rouge sous un bonnet carré de fourrure, animée par le froid, le retard et le désir du jeu ; un peu avant d’arriver à moi, elle se laissa glisser sur la glace et, soit pour mieux garder son équilibre, soit parce qu’elle trouvait cela plus gracieux, ou par affectation du maintien d’une patineuse, c’est les bras grands ouverts qu’elle avançait en souriant, comme si elle avait voulu m’y recevoir. « Brava ! Brava ! ça c’est très bien, je dirais comme vous que c’est chic, que c’est crâne, si je n’étais pas d’un autre temps, du temps de l’ancien régime, s’écria la vieille dame prenant la parole au nom des Champs-Élysées silencieux pour remercier Gilberte d’être venue sans se laisser intimider par le temps. Vous êtes comme moi, fidèle quand même à nos vieux Champs-Élysées ; nous sommes deux intrépides. Si je vous disais que je les aime, même ainsi. Cette neige, vous allez rire de moi, ça me fait penser à de l’hermine ! » Et la vieille dame se mit à rire. I

*Hélas ! aux Champs-Élysées je ne trouvais pas Gilberte, elle n’était pas encore arrivée. Immobile sur la pelouse nourrie par le soleil invisible qui çà et là faisait flamboyer la pointe d’un brin d’herbe, et sur laquelle les pigeons qui s’y étaient posés avaient l’air de sculptures antiques que la pioche du jardinier a ramenées à la surface d’un sol auguste, je restais les yeux fixés sur l’horizon, je m’attendais à tout moment à voir apparaître l’image de Gilberte suivant son institutrice, derrière la statue qui semblait tendre l’enfant qu’elle portait et qui ruisselait de rayons, à la bénédiction du soleil. La vieille lectrice des Débats était assise sur son fauteuil, toujours à la même place, elle interpellait un gardien à qui elle faisait un geste amical de la main en lui criant : « Quel joli temps ! » Et la préposée s’étant approchée d’elle pour percevoir le prix du fauteuil, elle faisait mille minauderies en mettant dans l’ouverture de son gant le ticket de dix centimes comme si ç’avait été un bouquet, pour qui elle cherchait, par amabilité pour le donateur, la place la plus flatteuse possible. Quand elle l’avait trouvée, elle faisait exécuter une évolution circulaire à son cou, redressait son boa, et plantait sur la chaisière, en lui montrant le bout de papier jaune qui dépassait sur son poignet, le beau sourire dont une femme, en indiquant son corsage à un jeune homme, lui dit : « Vous reconnaissez vos roses ! »

J’emmenais Françoise au-devant de Gilberte jusqu’à l’Arc-de-Triomphe, nous ne la rencontrions pas, et je revenais vers la pelouse persuadé qu’elle ne viendrait plus, quand, devant les chevaux de bois, la fillette à la voix brève se jetait sur moi : « Vite, vite, il y a déjà un quart d’heure que Gilberte est arrivée. Elle va repartir bientôt. On vous attend pour faire une partie de barres. » Pendant que je montais l’avenue des Champs-Élysées, Gilberte était venue par la rue Boissy-d’Anglas, Mademoiselle ayant profité du beau temps pour faire des courses pour elle ; et M. Swann allait venir chercher sa fille. Aussi c’était ma faute ; je n’aurais pas dû m’éloigner de la pelouse ; car on ne savait jamais sûrement par quel côté Gilberte viendrait, si ce serait plus ou moins tard, et cette attente finissait par me rendre plus émouvants, non seulement les Champs-Élysées entiers et toute la durée de l’après-midi, comme une immense étendue d’espace et de temps sur chacun des points et à chacun des moments de laquelle il était possible qu’apparût l’image de Gilberte, mais encore cette image, elle-même, parce que derrière cette image je sentais se cacher la raison pour laquelle elle m’était décochée en plein cœur, à quatre heures au lieu de deux heures et demie, surmontée d’un chapeau de visite à la place d’un béret de jeu, devant les « Ambassadeurs » et non entre les deux guignols, je devinais quelqu’une de ces occupations où je ne pouvais suivre Gilberte et qui la forçaient à sortir ou à rester à la maison, j’étais en contact avec le mystère de sa vie inconnue. C’était ce mystère aussi qui me troublait quand, courant sur l’ordre de la fillette à la voix brève pour commencer tout de suite notre partie de barres, j’apercevais Gilberte, si vive et brusque avec nous, faisant une révérence à la dame aux Débats (qui lui disait : « Quel beau soleil, on dirait du feu »), lui parlant avec un sourire timide, d’un air compassé qui m’évoquait la jeune fille différente que Gilberte devait être chez ses parents, avec les amis de ses parents, en visite, dans toute son autre existence qui m’échappait. I

*Je reprenais l’éloge de la vieille dame qui lisait les Débats (j’avais insinué à mes parents que c’était une ambassadrice ou peut-être une altesse) et je continuais à célébrer sa beauté, sa magnificence, sa noblesse, jusqu’au jour où je dis que d’après le nom qu’avait prononcé Gilberte elle devait s’appeler Mme Blatin.

— Oh ! mais je vois ce que c’est, s’écria ma mère tandis que je me sentais rougir de honte. À la garde ! À la garde ! comme aurait dit ton pauvre grand-père. Et c’est elle que tu trouves belle ! Mais elle est horrible et elle l’a toujours été. C’est la veuve d’un huissier. Tu ne te rappelles pas quand tu étais enfant les manèges que je faisais pour l’éviter à la leçon de gymnastique où, sans me connaître, elle voulait venir me parler sous prétexte de me dire que tu étais « trop beau pour un garçon ». Elle a toujours eu la rage de connaître du monde et il faut bien qu’elle soit une espèce de folle comme j’ai toujours pensé, si elle connaît vraiment Mme Swann. Car si elle était d’un milieu fort commun, au moins il n’y a jamais rien eu que je sache à dire sur elle. Mais il fallait toujours qu’elle se fasse des relations. Elle est horrible, affreusement vulgaire, et avec cela faiseuse d’embarras. I

 

*M. de Norpois et le prince allemand […] avaient accoutumé de vivre sur le même plan que les nations, lesquelles sont aussi, malgré leur grandeur, des êtres d’égoïsme et de ruse, qu’on ne dompte que par la force, par la considération de leur intérêt, qui peut les pousser jusqu’au meurtre, un meurtre symbolique souvent lui aussi, la simple hésitation à se battre ou le refus de se battre pouvant signifier pour une nation : « périr ». Mais comme tout cela n’est pas dit dans les Livres Jaunes et autres, le peuple est volontiers pacifiste ; s’il est guerrier, c’est instinctivement, par haine, par rancune, non par les raisons qui ont décidé les chefs d’État avertis par les Norpois. III

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et