Calorifère et Rasurel

Calorifère et Rasurel

 

Avec les températures qui baissent, c’est le moment de s’intéresser aux moyens chauffage chez Proust.

 

Parenthèse : J’imagine des travaux co-sponsorisées par les cheminées Invicta, les poêles Godin et les radiateurs Thermor sur le thème : Les remèdes contre le froid dans À la recherche du temps perdu préfigurent-ils le réchauffement climatique ? La présidence d’honneur serait attribuée au PDG de Damart et les chercheurs seraient rétribués par leur poids en sous-vêtements Thermolactyl et caleçons longs en flanelle. Je referme la parenthèse.

 

A la pointe de la technique de son temps, Marcel Proust n’ignore rien de l’aviation, du téléphone et du chauffage central — une occurrence dans Le Côté de Guermantes. S’il y a encore des cheminées — quarante occurrences —, on voit apparaître dans le texte comme dans les maisons du début du XXe siècle les systèmes de chauffage à eau chaude remplaçant petit à petit ceux utilisant la vapeur.

C’est pourquoi sur les sept occurrences de « calorifère », trois précisent encore « calorifère à eau ».

1-calorifere

 

Qui en est alors équipé ? La famille du Héros et les Guermantes — mais depuis peu car un domestique rappelle que le médecin interdisait son château au duc, à cause de ses rhumatismes, tant qu’un calorifère n’y serait pas mis. Quant au Grand-Hôtel de Balbec, il n’en a pas, ce qui oblige le Héros à le quitter à cause du froid et de l’humidité trop pénétrants.

 

Là-dessus (aussi), Proust parle en orfèvre, lui qui vivait emmitouflé, fenêtres fermées, volets clos et rideaux tirés : « je grelotte sous cinq couvertures de laine augmentées de trois édredons cependant que sur moi les tissus que vous méprisez du docteur Rasurel, recouverts de trois épaisseurs de Pyrénées, me protègent un peu des flammes du feu qui est dans la cheminée. » [Je confesse ne pas avoir la référence.]

 

Ce docteur Rasurel invente, en 1877, un mélange de laine et de ouate de tourbe. Sept ans plus tard, il s’associe à Louis Neyron s’associe au pour créer des sous-vêtements hygiéniques grâce à une nouvelle matière antiseptique.

Réclame de 1912

Réclame de 1912

Réclame de 1917

Réclame de 1917

 

Froid, moi ? Jamais !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*Il avait fallu quitter Balbec en effet, le froid et l’humidité étant devenus trop pénétrants pour rester plus longtemps dans cet hôtel dépourvu de cheminées et de calorifère. J’oubliai d’ailleurs presque immédiatement ces dernières semaines. II

 

*[Françoise à un valet de pied des Guermantes] — Alors vous n’êtes plus pour aller au château de Guermantes cette année ?

— C’est la première fois que nous n’y serons pas : à cause des rhumatismes à Monsieur le Duc, le docteur a défendu qu’on y retourne avant qu’il y ait un calorifère, mais avant ça tous les ans on y était pour jusqu’en janvier. Si le calorifère n’est pas prêt, peut-être Madame ira quelques jours à Cannes chez la duchesse de Guise, mais ce n’est pas encore sûr. II

 

*[Chez les parents du Héros à Paris] Depuis le matin on avait allumé le nouveau calorifère à eau. Son bruit désagréable, qui poussait de temps à autre une sorte de hoquet, n’avait aucun rapport avec mes souvenirs de Doncières. Mais sa rencontre prolongée avec eux en moi, cet après-midi, allait lui faire contracter avec eux une affinité telle que, chaque fois que (un peu) déshabitué de lui j’entendrais de nouveau le chauffage central, il me les rappellerait. III

 

*Un matin je crus voir la forme oblongue d’une colline dans le brouillard, sentir la chaleur d’une tasse de chocolat, pendant que m’étreignait horriblement le cœur ce souvenir de l’après-midi où Albertine était venue me voir et où je l’avais embrassée pour la première fois : c’est que je venais d’entendre le hoquet du calorifère à eau qu’on venait de rallumer. VI

 

*Tout en me rappelant la visite de Saint-Loup j’avais marché, puis pour aller chez Mme Verdurin, fait un long crochet ; j’étais presque au pont des Invalides. Les lumières assez peu nombreuses (à cause des gothas) étaient allumées un peu trop tôt, car le changement d’heure avait été fait un peu trop tôt quand la nuit venait encore assez vite mais stabilisé pour toute la belle saison (comme les calorifères sont allumés et éteints à partir d’une certaine date) et au-dessus de la ville nocturnement éclairée dans toute une partie du ciel – du ciel ignorant de l’heure d’été et de l’heure d’hiver, et qui ne daignait pas savoir que 8 h. 1/2 était devenu 9 h. 1/2 – dans toute une partie du ciel bleuâtre il continuait à faire un peu jour. VII

 

*La nature elle-même, à ce point de vue sur la voie de l’art, n’était elle pas commencement d’art, elle qui souvent ne m’avait permis de connaître la beauté d’une chose que longtemps après dans une autre, midi à Combray que dans le bruit de ses cloches, les matinées de Doncières que dans les hoquets de notre calorifère à eau ? Le rapport peut être peu intéressant, les objets médiocres, le style mauvais, mais tant qu’il n’y a pas eu cela il n’y a rien. VII

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Ce que l’affiche de 1912 est plaisante ! Très proustienne, je trouve, avec cette inversion du dessous-dessus, ces contours nettement dessinés, cette scène qui rassemble les silhouettes parisiennes, cet arrière-plan somptueux : une vignette presque « caillebotienne », non ?

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