British rhume des foins

British rhume des foins

 

De l’art de ne pas appeler les choses par leur nom — ou plutôt de leur trouver un nom chic… Imaginez-vous le duc de Châtellerault et le Héros dire qu’ils souffrent du rhume des foins ? Non, le nom est trop rural à leur goût. Alors, ils truquent.

Le mort rhume (et ses dérivés) pointe son nez vingt-deux fois dans À la recherche du temps perdu et les foins se dressent deux fois. Mais ils ne se présentent jamais ensemble. Plutôt que rhume, ils optent pour fièvre. C’est autrement plus chic, isn’t it ?

 

Dans Le Côté de Guermantes, le jeune aristocrate souffre de la « fièvre des foins », ce qui laisse pantois l’historien de la Fronde qui n’est pas loin de penser que ça n’existe pas. Mais c’est le Héros, dans Sodome et Gomorrhe, qui fait grimper le mieux la température comme dans « Saturday Night Fever ». L’allusion (fine !) ne doit rien au hasard. Proust choisit de faire parler anglais son Héros à coup de hay-fever (masculin) et de rose-fever (féminin). Le premier est la traduction de rhume des foins et la seconde ne doit pas être prise littéralement selon les dictionnaires qui y voient une allergie saisonnière, même si, dès À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Charlus évoque un ami souffrant d’une fièvre due aux roses.

Toutefois, il n’est pas impossible que le Héros choisissent la langue de Shakespeare, non dans la lignée d’Odette, mais, moqueur, pour « contenter » le « goût de modernisme » de son interlocutrice.

 

Allez savoir ! Avec Marcel, nous ne sommes jamais à l’abri d’une facétie.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*[Charlus au Héros :] j’aime sentir les roses et j’ai un ami à qui leur odeur donne la fièvre. Croyez-vous que je pense pour cela qu’il vaut moins que moi ? II

*— Vous peignez en effet de belles fleurs de cerisier … ou des roses de mai, dit l’historien de la Fronde non sans hésitation quant à la fleur, mais avec de l’assurance dans la voix, car il commençait à oublier l’incident des chapeaux.

— Non, ce sont des fleurs de pommier, dit la duchesse de Guermantes en s’adressant à sa tante.

— Ah ! je vois que tu es une bonne campagnarde ; comme moi, tu sais distinguer les fleurs.

— Ah ! oui, c’est vrai ! mais je croyais que la saison des pommiers était déjà passée, dit au hasard l’historien de la Fronde pour s’excuser.

— Mais non, au contraire, ils ne sont pas en fleurs, ils ne le seront pas avant une quinzaine, peut-être trois semaines, dit l’archiviste qui, gérant un peu les propriétés de Mme de Villeparisis, était plus au courant des choses de la campagne.

— Oui, et encore dans les environs de Paris où ils sont très en avance. En Normandie, par exemple, chez son père, dit-elle en désignant le duc de Châtellerault, qui a de magnifiques pommiers au bord de la mer, comme sur un paravent japonais, ils ne sont vraiment roses qu’après le 20 mai.

— Je ne les vois jamais, dit le jeune duc, parce que ça me donne la fièvre des foins, c’est épatant.

— La fièvre des foins, je n’ai jamais entendu parler de cela, dit l’historien.

— C’est la maladie à la mode, dit l’archiviste. III

*[Mme de Cambremer :] « C’est vrai que nous avons beaucoup de roses, me dit-elle, notre roseraie est presque un peu trop près de la maison d’habitation, il y a des jours où cela me fait mal à la tête. C’est plus agréable de la terrasse de la Raspelière où le vent apporte l’odeur des roses, mais déjà moins entêtante. » Je me tournai vers la belle-fille : « C’est tout à fait Pelléas, lui dis-je, pour contenter son goût de modernisme, cette odeur de roses montant jusqu’aux terrasses. Elle est si forte, dans la partition, que, comme j’ai le hay-fever et la rose-fever, elle me faisait éternuer chaque fois que j’entendais cette scène. » IV

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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