Singulier rythme ternaire

Singulier rythme ternaire

 

Ce n’est qu’une phrase sur 38 729 — calcul fait sur le nombre de points dans À la recherche du temps perdu.

Elle n’est ni la plus longue, ni la plus érudite, ni la plus belle, mais elle m’est plaisante à l’extrême. Motif : une suite de trois verbes à l’imparfait.

 

D’autres — pas nécessairement francs-maçons — excelleraient à étudier le chiffre 3 dans l’œuvre de Proust. Comme base, ils peuvent déjà s’appuyer sur le relevé que j’ai fait de sa version en quatre lettres dans ma série sur les nombres (voir la chronique Nombres, les unités) — 442 occurrences.

 

Les groupes ternaires qui me viennent spontanément à l’esprit concernant la Recherche sont… trois : les clochers inséparables dans le regard du Héros dans la carriole du docteur Percepied — les deux de Martinville et celui de Vieuxvicq (dans Du côté de chez Swann) ; les Parques à cheveux blancs, bleus ou roses, amies de Mme de Villeparisis — Alix, la marquise du quai Malaquais, Sophie de Beaulaincourt et Alix de Chaponay (dans Le Côté de Guermantes) ; et les adjectifs, dont la règle était « très en honneur » dans la famille Cambremer « jusqu’à un degré assez éloigné » (dans Sodome et Gomorrhe) et qui nécessite d’être explicitée :

*C’était l’époque où les gens bien élevés observaient la règle d’être aimables et celle dite des trois adjectifs. Mme de Cambremer les combinait toutes les deux. Un adjectif louangeux ne lui suffisait pas, elle le faisait suivre (après un petit tiret) d’un second, puis (après un deuxième tiret) d’un troisième. Mais ce qui lui était particulier, c’est que, contrairement au but social et littéraire qu’elle se proposait, la succession des trois épithètes revêtait, dans les billets de Mme de Cambremer, l’aspect non d’une progression, mais d’un diminuendo. Mme de Cambremer me dit, dans cette première lettre, qu’elle avait vu Saint-Loup et avait encore plus apprécié que jamais ses qualités « uniques — rares — réelles », et qu’il devait revenir avec un de ses amis (précisément celui qui aimait la belle-fille), et que, si je voulais venir, avec ou sans eux, dîner à Féterne, elle en serait « ravie — heureuse — contente ».

 

C’est ainsi, combinant trois verbes, indirectement liée à cette litanie, que se livre la phrase (dans Le Côté de Guermantes) qui me ravit tant :

*Or la princesse de Parme, qui n’aimait pas beaucoup Mme d’Épinay qu’elle trouvait laide, savait avare et croyait méchante, sur la foi des Courvoisier, reconnut ce mot de « rédaction » qu’elle avait entendu prononcer par Mme de Guermantes et qu’elle n’eût pas su appliquer toute seule.

 

Ah, « trouvait laide, savait avare et croyait méchante » m’enchante !… Ne craignant pas de reprendre Cathos, la précieuse ridicule de Molière, je dirais : « voilà qui est poussé dans le dernier galant ». Que n’aurais-je confessé sur l’effet Proust sur moi !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Singulier rythme ternaire”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Le rythme ternaire me rappelle cette délicieuse phrase d’Anatole France :

    « Je prends le verbe le plus simple, le plus enfantin, celui qui indique le mieux le mouvement. Mais je soigne mes adjectifs. A quoi bon les multiplier pour dire la même chose ? Si vous les prodiguez, contrariez-les. Vous surprendrez ainsi votre lecteur. N’écrivez pas : Des prélats magnifiques et pieux allèrent en procession… Mais : Des prélats obèses et pieux allèrent en procession… ».

  2. Autre réminiscence ternaire: Affreux, sales et méchants (Brutti, sporchi e cattivi) mais sans diminuendo.

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et