« Je ne vous demande pas si… »

« Je ne vous demande pas si… »

 

Ah, les a priori ! Il faut se méfier des idées toutes faites. Prêter aux autres des actes qu’ils n’accomplissent pas revient à prêter aux riches : c’est inutile et ça vous revient à la figure comme un boomerang.

Deux personnages d’À la recherche du temps perdu l’apprennent à leurs dépens — Mme Cottard, dans Du côté de chez Swann, et le colonel de Froberville, dans Sodome et Gomorrhe — en usant de la même formule trop assurtée : « Je ne vous demande pas si… ».

La première est convaincue que Swann a couru voir un certain tableau du peintre Machard, lui qui est « dans le mouvement » ; le second est persuadé que Mme de Guermantes ira à la réception de Mme de Saint-Euverte, puisque « tout Paris y sera ».

Raté dans les deux cas. L’ami d’Odette n’a pas vu l’œuvre et la duchesse n’a pas l’intention d’honorer une invitation qui légitimerait celle qui l’a lancée.

 

La vraie classe est affaire d’originalité : surtout ne pas agir comme tout le monde. Ce n’est pas un hasard si ce sont Charles et Oriane qui l’illustrent.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*— Je ne vous demande pas, Monsieur, si un homme dans le mouvement comme vous, a vu, aux Mirlitons, le portrait de Machard qui fait courir tout Paris. Eh bien! qu’en dites-vous ? Êtes-vous dans le camp de ceux qui approuvent ou dans le camp de ceux qui blâment ? Dans tous les salons on ne parle que du portrait de Machard, on n’est pas chic, on n’est pas pur, on n’est pas dans le train, si on ne donne pas son opinion sur le portrait de Machard.

Swann ayant répondu qu’il n’avait pas vu ce portrait, Mme Cottard eut peur de l’avoir blessé en l’obligeant à le confesser.

— Ah ! c’est très bien, au moins vous l’avouez franchement, vous ne vous croyez pas déshonoré parce que vous n’avez pas vu le portrait de Machard. Je trouve cela très beau de votre part. Hé bien, moi je l’ai vu, les avis sont partagés, il y en a qui trouvent que c’est un peu léché, un peu crème fouettée, moi, je le trouve idéal. Évidemment elle ne ressemble pas aux femmes bleues et jaunes de notre ami Biche. Mais je dois vous l’avouer franchement, vous ne me trouverez pas très fin de siècle, mais je le dis comme je le pense, je ne comprends pas. Mon Dieu je reconnais les qualités qu’il y a dans le portrait de mon mari, c’est moins étrange que ce qu’il fait d’habitude mais il a fallu qu’il lui fasse des moustaches bleues. Tandis que Machard ! Tenez justement le mari de l’amie chez qui je vais en ce moment (ce qui me donne le très grand plaisir de faire route avec vous) lui a promis s’il est nommé à l’Académie (c’est un des collègues du docteur) de lui faire faire son portrait par Machard. Évidemment c’est un beau rêve ! j’ai une autre amie qui prétend qu’elle aime mieux Leloir. Je ne suis qu’une pauvre profane et Leloir est peut-être encore supérieur comme science. Mais je trouve que la première qualité d’un portrait, surtout quand il coûte 10.000 francs, est d’être ressemblant et d’une ressemblance agréable. I

 

*— Je ne vous demande pas si vous irez demain chez Mme de Saint-Euverte, dit le colonel de Froberville à Mme de Guermantes pour dissiper l’impression pénible produite par la requête intempestive de M. d’Herweck. Tout Paris y sera.

[…]

— Mais c’est que justement je ne serai pas à Paris, répondit la duchesse au colonel de Froberville. Je vous dirai (ce que je ne devrais pas avouer) que je suis arrivée à mon âge sans connaître les vitraux de Montfort-l’Amaury. C’est honteux, mais c’est ainsi. Alors pour réparer cette coupable ignorance, je me suis promis d’aller demain les voir.

  1. de Bréauté sourit finement. Il comprit en effet que, si la duchesse avait pu rester jusqu’à son âge sans connaître les vitraux de Montfort-l’Amaury, cette visite artistique ne prenait pas subitement le caractère urgent d’une intervention « à chaud » et eût pu sans péril, après avoir été différée pendant plus de vingt-cinq ans, être reculée de vingt-quatre heures. Le projet qu’avait formé la duchesse était simplement le décret rendu, dans la manière des Guermantes, que le salon Saint-Euverte n’était décidément pas une maison vraiment bien, mais une maison où on vous invitait pour se parer de vous dans le compte rendu du Gaulois, une maison qui décernerait un cachet de suprême élégance à celles, ou, en tous cas, à celle, si elle n’était qu’une, qu’on n’y verrait pas. IV

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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