« Ces temps de canicule »

« Ces temps de canicule »

 

Rien n’échappe à Marcel Proust… Vous avez chaud et la canicule vous accable ?

Il l’évoque dans Sodome et Gomorrhe, écrivant deux fois le terrible mot, et distille d’utiles conseils.

 

*[Le professeur E…] me parla de la grande chaleur qu’il faisait ces jours-ci, mais, bien qu’il fût lettré et eût pu s’exprimer en bon français, il me dit : « Vous ne souffrez pas de cette hyperthermie ? » C’est que la médecine a fait quelques petits progrès dans ses connaissances depuis Molière, mais aucun dans son vocabulaire. Mon interlocuteur ajouta : « Ce qu’il faut, c’est éviter les sudations que cause, surtout dans les salons surchauffés, un temps pareil. Vous pouvez y remédier, quand vous rentrez et avez envie de boire, par la chaleur » (ce qui signifie évidemment des boissons chaudes).

À cause de la façon dont était morte ma grand’mère, le sujet m’intéressait et j’avais lu récemment dans un livre d’un grand savant que la transpiration était nuisible aux reins en faisant passer par la peau ce dont l’issue est ailleurs. Je déplorais ces temps de canicule par lesquels ma grand’mère était morte et n’étais pas loin de les incriminer. Je n’en parlai pas au docteur E…, mais de lui-même il me dit : « L’avantage de ces temps très chauds, où la transpiration est très abondante, c’est que le rein en est soulagé d’autant. » La médecine n’est pas une science exacte. IV

 

*Tous les jours, je sortais avec Albertine. […] La première fois nous prîmes un petit chemin de fer dans la direction opposée à Féterne, c’est-à-dire vers Grattevast. Mais c’était la canicule et ç’avait déjà été terrible de partir tout de suite après le déjeuner. J’eusse mieux aimé ne pas sortir si tôt ; l’air lumineux et brûlant éveillait des idées d’indolence et de rafraîchissement. Il remplissait nos chambres, à ma mère et à moi, selon leur exposition, à des températures inégales, comme des chambres de balnéation. Le cabinet de toilette de maman, festonné par le soleil, d’une blancheur éclatante et mauresque, avait l’air plongé au fond d’un puits, à cause des quatre murs en plâtras sur lesquels il donnait, tandis que tout en haut, dans le carré laissé vide, le ciel, dont on voyait glisser, les uns par-dessus les autres, les flots moelleux et superposés, semblait, à cause du désir qu’on avait, (soit situé sur une terrasse ou, vue à l’envers dans quelque glace accrochée à la fenêtre) une piscine pleine d’une eau bleue, réservée aux ablutions. Malgré cette brûlante température, nous avions été prendre le train d’une heure. Mais Albertine avait eu très chaud dans le wagon, plus encore dans le long trajet à pied, et j’avais peur qu’elle ne prît froid en restant ensuite immobile dans ce creux humide que le soleil n’atteint pas. D’autre part, et dès nos premières visites à Elstir, m’étant rendu compte qu’elle eût apprécié non seulement le luxe, mais même un certain confort dont son manque d’argent la privait, je m’étais entendu avec un loueur de Balbec afin que tous les jours une voiture vînt nous chercher. Pour avoir moins chaud nous prenions par la forêt de Chantepie. IV

 

Prenez soin de vous.

Le thermomètre devrait baisser.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “« Ces temps de canicule »”

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  1. Sans vouloir vous couper l’herbe sous le pied, je remarque que balnéation est aussi un hapax.

  2. « La médecine n’est pas une science exacte. » On n’a peut-être pas assez relevé et commenté cette phrase certes assez banale, mais pleine de sens venant de Proust : ce malade perpétuel, fils et frère de médecin, et sans doute en rupture (plus ou moins secrètement) avec cette partie-là de la lignée familiale. Dans la « Recherche », il y a toujours plus de sympathie et de sollicitude pour les malades que pour les docteurs.
    Merci, donc, d’attirer notre attention sur cela.
    Serge T

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