Façons de parler (4) : cuirs et à-peu-près

Façons de parler (4) : cuirs et à-peu-près

 

Quatre personnages d’À la recherche du temps perdu rivalisent dans la maltraitance de la langue française.

 

Bizarrement, Charles et Odette Swann omettent une liaison — snobisme ?

— Comment allez-vous (qu’ils prononçaient tous deux « commen allez-vous », sans faire la liaison du t, liaison, qu’on pense bien qu’une fois rentré à la maison je me faisais un incessant et voluptueux exercice de supprimer). Gilberte sait-elle que vous êtes là ? alors je vous quitte. II

 

Françoise l’écorche avec des liaisons mal-t-à propos : « le duc aura-t-été à la chasse » III.

Cet usage de « cuirs » (erreurs de liaison plaçant un t ; à rapprocher du « velours », erreur de diction mettre en liaison un s au lieu d’un t (ex : il était-z à la campagne) ; quant à la psylose, elle fait la liaison devant un h aspiré : (ex : des-z-haricots).

[Françoise :] Si alors Françoise remplie comme un poète d’un flot de pensées confuses sur le chagrin, sur les souvenirs de famille, s’excusait de ne pas savoir répondre à mes théories et disait : « Je ne sais pas m’esprimer », je triomphais de cet aveu avec un bon sens ironique et brutal digne du docteur Percepied ; et si elle ajoutait : « Elle était tout de même de la parentèse, il reste toujours le respect qu’on doit à la parentèse », je haussais les épaules et je me disais : « Je suis bien bon de discuter avec une illettrée qui fait des cuirs pareils », adoptant ainsi pour juger Françoise le point de vue mesquin d’hommes dont ceux qui les méprisent le plus dans l’impartialité de la méditation, sont fort capables de tenir le rôle quand ils jouent une des scènes vulgaires de la vie. I

*j’adressai à Françoise ces paroles cruelles : « Vous êtes excellente, lui dis-je mielleusement, vous êtes gentille, vous avez mille qualités, mais vous en êtes au même point que le jour où vous êtes arrivée à Paris, aussi bien pour vous connaître en choses de toilette que pour bien prononcer les mots et ne pas faire de cuirs. » Et ce reproche était particulièrement stupide, car ces mots français que nous sommes si fiers de prononcer exactement ne sont eux-mêmes que des « cuirs » faits par des bouches gauloises qui prononçaient de travers le latin ou le saxon, notre langue n’étant que la prononciation défectueuse de quelques autres. Le génie linguistique à l’état vivant, l’avenir et le passé du français, voilà ce qui eût dû m’intéresser dans les fautes de Françoise. L’« estoppeuse » pour la « stoppeuse » n’était-il pas aussi curieux que ces animaux survivants des époques lointaines, comme la baleine ou la girafe, et qui nous montrent les états que la vie animale a traversés ? IV

 

Toutefois, le champion toutes catégories est le directeur du Grand-Hôtel de Balbec. Il commet des massacres dans sa méconnaissance du mot juste qui le conduit aux pires à-peu-près : équivoque pour équivalent, commotion pour locomotion, trépan pour tympan, indigne pour digne, intolérable pour inexorable, fixure pour fissure, consommée pour consumée, postiche pour potiche, routinier pour roublard, déboire pour débauche, s’accroupissait pour s’assoupissait, reconnaissant pour reconnaissable, cravache pour cravate, impuissance pour ?, paraphe pour paragraphe, coupole pour coupe, infini pour infime, placement pour place, un maux pour un mal, le calyptus pour l’eucalyptus, dans le mouvement pour dans le vrai, induire d’huile pour enduire, roulé de coups pour roué, répétition pour ce qu’il faut dire deux fois, bourrique pour barrique, équivoque pour équivalent (bis), sole prononcé comme saule, pureté pour puberté, illustrées pour illettrées, « symecope » pour syncope, rectifie pour ratifie, accroupies pour croupies, défectuosités pour défections, militariste pour militarisme, décrépir pour déguerpir…

 

Oui, je suis d’accord avec vous, cette accumulation est lourdingue (même répartie dans trois tomes). Proust s’est sans doute beaucoup amusé, mais il montre ici qu’il ne sait pas s’arrêter !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*il [Saint-Loup] trouva plus simple d’y monter aussi lui-même, suivant en cela l’avis du directeur qui, consulté, répondit que, voiture ou petit chemin de fer, « ce serait à peu près équivoque ». II

*Il fut surtout mécontent quand le chemin de fer d’intérêt local qui n’avait plus assez de voyageurs, cessa de fonctionner pour jusqu’au printemps suivant. « Ce qui manque ici, disait le directeur, ce sont le moyens de commotion. » II

*Ma seconde arrivée à Balbec fut bien différente de la première. Le directeur était venu en personne m’attendre à Pont-à-Couleuvre, répétant combien il tenait à sa clientèle titrée, ce qui me fit craindre qu’il m’anoblît jusqu’à ce que j’eusse compris que, dans l’obscurité de sa mémoire grammaticale, titrée signifiait simplement attitrée. Du reste, au fur et à mesure qu’il apprenait de nouvelles langues, il parlait plus mal les anciennes. Il m’annonça qu’il m’avait logé tout en haut de l’hôtel. « J’espère, dit-il, que vous ne verrez pas là un manque d’impolitesse, j’étais ennuyé de vous donner une chambre dont vous êtes indigne, mais je l’ai fait rapport au bruit, parce que comme cela vous n’aurez personne au-dessus de vous pour vous fatiguer le trépan (pour tympan). Soyez tranquille, je ferai fermer les fenêtres pour qu’elles ne battent pas. Là-dessus je suis intolérable », ces mots n’exprimant pas sa pensée, laquelle était qu’on le trouverait toujours inexorable à ce sujet, mais peut-être bien celle de ses valets d’étage. Les chambres étaient d’ailleurs celles du premier séjour. Elles n’étaient pas plus bas, mais j’avais monté dans l’estime du directeur. Je pourrais faire faire du feu si cela me plaisait (car sur l’ordre des médecins, j’étais parti dès Pâques), mais il craignait qu’il n’y eût des « fixures » dans le plafond. « Surtout attendez toujours pour allumer une flambée que la précédente soit consommée (pour consumée). Car l’important c’est d’éviter de ne pas mettre le feu à la cheminée, d’autant plus que, pour égayer un peu, j’ai fait placer dessus une grande postiche en vieux Chine, que cela pourrait abîmer. »

Il m’apprit avec beaucoup de tristesse la mort du bâtonnier de Cherbourg : « C’était un vieux routinier », dit-il (probablement pour roublard) et me laissa entendre que sa fin avait été avancée par une vie de déboires, ce qui signifiait de débauches. « Déjà depuis quelque temps je remarquais qu’après le dîner il s’accroupissait dans le salon (sans doute pour s’assoupissait). Les derniers temps, il était tellement changé que, si l’on n’avait pas su que c’était lui, à le voir il était à peine reconnaissant » (pour reconnaissable sans doute).

Compensation heureuse : le premier président de Caen venait de recevoir la « cravache » de commandeur de la Légion d’honneur. « Sûr et certain qu’il a des capacités, mais paraît qu’on la lui a donnée surtout à cause de sa grande « impuissance ». On revenait du reste sur cette décoration dans l’Écho de Paris de la veille, dont le directeur n’avait encore lu que «le premier paraphe» (pour paragraphe). La politique de M. Caillaux y était bien arrangée. « Je trouve du reste qu’ils ont raison, dit-il. Il nous met trop sous la coupole de l’Allemagne » (sous la coupe). Comme ce genre de sujet, traité par un hôtelier, me paraissait ennuyeux, je cessai d’écouter. IV

*je remerciai le directeur d’être venu lui-même jusqu’à Pont-à-Couleuvre. « Oh ! de rien. Cela ne m’a fait perdre qu’un temps infini » (pour infime). Du reste nous étions arrivés. IV

* Le directeur vint me demander si je ne voulais pas descendre. À tout hasard il avait veillé à mon « placement » dans la salle à manger. Comme il ne m’avait pas vu, il avait craint que je ne fusse repris de mes étouffements d’autrefois. Il espérait que ce ne serait qu’un tout petit « maux de gorge » et m’assura avoir entendu dire qu’on les calmait à l’aide de ce qu’il appelait : le « calyptus ». IV

*Je priai le directeur [du Grand-Hôtel] de s’en aller, de demander que personne n’entrât. Je lui dis que je resterais couché et repoussai son offre de faire chercher chez le pharmacien l’excellente drogue. Il fut ravi de mon refus car il craignait que des clients ne fussent incommodés par l’odeur du « calyptus ». Ce qui me valut ce compliment : « Vous êtes dans le mouvement » (il voulait dire : « dans le vrai »), et cette recommandation : « Faites attention de ne pas vous salir à la porte, car, rapport aux serrures, je l’ai faite « induire » d’huile ; si un employé se permettait de frapper à votre chambre il serait « roulé » de coups. Et qu’on se le tienne pour dit car je n’aime pas les « répétitions » (évidemment cela signifiait : je n’aime pas répéter deux fois les choses). Seulement, est-ce que vous ne voulez pas pour vous remonter un peu du vin vieux dont j’ai en bas une bourrique (sans doute pour barrique) ? Je ne vous l’apporterai pas sur un plat d’argent comme la tête de Ionathan, et je vous préviens que ce n’est pas du château-lafite, mais c’est à peu près équivoque (pour équivalent). Et comme c’est léger, on pourrait vous faire frire une petite sole. » Je refusai le tout, mais fus surpris d’entendre le nom du poisson (la sole) être prononcé comme l’arbre le saule, par un homme qui avait dû en commander tant dans sa vie. IV

*Maman, qui avait rencontré Albertine, avait insisté pour que je la visse, à cause des choses gentilles qu’elle lui avait dites sur grand’mère et sur moi. Je lui avais donc donné rendez-vous. Je prévins le directeur pour qu’il la fît attendre au salon. Il me dit qu’il la connaissait depuis bien longtemps, elle et ses amies, bien avant qu’elles eussent atteint « l’âge de la pureté », mais qu’il leur en voulait de choses qu’elles avaient dites de l’hôtel. Il faut qu’elles ne soient pas bien « illustrées » pour causer ainsi. À moins qu’on ne les ait calomniées. Je compris aisément que pureté était dit pour « puberté ». « Illustrées » m’embarrassa davantage. Peut-être était-il une confusion avec « illettrées », qui lui-même en eût alors été une avec « lettrées ». IV

*Certes, je souffris toute la journée en restant devant la photographie de ma grand’mère. Elle me torturait. Moins pourtant que ne fit le soir la visite du directeur. Comme je lui parlais de ma grand’mère et qu’il me renouvelait ses condoléances, je l’entendis me dire (car il aimait employer les mots qu’il prononçait mal) : « C’est comme le jour où Madame votre grand’mère avait eu cette symecope, je voulais vous en avertir, parce qu’à cause de la clientèle, n’est-ce pas, cela aurait pu faire du tort à la maison. Il aurait mieux valu qu’elle parte le soir même. Mais elle me supplia de ne rien dire et me promit qu’elle n’aurait plus de symecope, ou qu’à la première elle partirait. Le chef de l’étage m’a pourtant rendu compte qu’elle en a eu une autre. Mais, dame, vous étiez de vieux clients qu’on cherchait à contenter, et du moment que personne ne s’est plaint… » Ainsi ma grand’mère avait des syncopes et me les avait cachées. Peut-être au moment où j’étais le moins gentil pour elle, où elle était obligée, tout en souffrant, de faire attention à être de bonne humeur pour ne pas m’irriter et à paraître bien portante pour ne pas être mise à la porte de l’hôtel. « Simecope » c’est un mot que, prononcé ainsi, je n’aurais jamais imaginé, qui m’aurait peut-être, s’appliquant à d’autres, paru ridicule, mais qui dans son étrange nouveauté sonore, pareille à celle d’une dissonance originale, resta longtemps ce qui était capable d’éveiller en moi les sensations les plus douloureuses. IV

*le directeur m’ayant promis de ratifier tout ce que je déciderais concernant son personnel. « Vous pouvez toujours faire ce que vous voulez, je rectifie d’avance. » IV

* au moment d’aller dîner avec elle, au grand regret du directeur, qui croyait que je finirais par habiter la Raspelière et lâcher son hôtel, et qui assurait avoir entendu dire qu’il régnait par là des fièvres dues aux marais du Bec et à leurs eaux « accroupies ». IV

*Je parlai à Saint-Loup de son ami le directeur du Grand-Hôtel de Balbec qui, paraît-il, avait prétendu qu’il y avait eu au début de la guerre dans certains régiments français des défections qu’il appelait des « défectuosités » et avait accusé de l’avoir provoqué ce qu’il appelait le « militariste prussien » ; il avait même cru, à un certain moment, à un débarquement simultané des Japonais, des Allemands et des Cosaques à Rivebelle, menaçant Balbec, et avait dit qu’il n’avait plus qu’à « décrépir ». Il trouvait le départ des pouvoirs publics pour Bordeaux un peu précipité et déclaraient qu’ils avaient eu tort de « décrépir » aussi vite. Ce germanophobe disait en riant à propos de son frère : « Il est dans les tranchées, ils sont à vingt-cinq mètres des Boches ! » jusqu’à ce qu’ayant appris qu’il l’était lui-même on l’eut mis dans un camp de concentration. VII

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Façons de parler (4) : cuirs et à-peu-près”

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  1. Ni Swann ni Odette ne maltraitent la langue française. En effet, on ne fait pas la liaison après les adverbes interrogatifs. Voir par ex. http://bit.ly/1Sa2o0Q

    • Chère Carole,
      Vous m’apprenez des règles que j’ignorais :

      Liaison interdite
      Entre un nom au singulier et le mot qui suit : Un enfant / obéissant. Un procès / interminable.
      Entre un verbe 2ème personne sing. et ce qui suit : Il faut que tu gardes / un chaton pour Léa. Tu es / intelligent.
      Entre le participe passé et son complément : Ils sont allés / à l’école.
      Après un pronom sujet inversé : Sont-ils / arrivés ? Avez-vous / aimé le film ?
      Entre un groupe nominal sujet et le verbe Ces maîtres / enseignent le français. Les chiens / aboient.
      Après la conjonction ‘et’ : Luc a des devoirs et / une leçon pour demain.
      Devant un ‘h’ aspiré : J’aime les / haricots verts
      Après les adverbes interrogatifs : Quand / arrive-t-il ? Comment / est-elle ?

      Le dernier point me laisse sceptique et je persiste avec Proust : on prononce « comment-t-allez-vous ? »
      Le débat est lancé !

  2. C’est une question pour le site « la langue sauce piquante », non ?

    http://correcteurs.blog.lemonde.fr/

    (encore qu’ils soient plus balèzes à l’écrit qu’à l’oral. N’empêche, ils seraient sûrement intéressés par le débat)

    Bonne journée à vous, la mienne sera laborieuse…